Interview accordée au rédacteur en chef du service russe de la BBC, Constantin Eggert, 27 décembre 2005
Votre sainteté, vous êtes entré dans la seizième année de votre service patriarcal. Qu’est-ce qui vous réjouit le plus et qu’est-ce qui vous chagrine le plus dans les relations de l’Église avec l’État et la société.
La normalisation des relations entre l’Église et l’État en Russie et dans la majorité des pays du la CEI est l’un des principaux acquis de ces quinze dernières années. L’éloignement qui prévalait autrefois a été surmonté et l’Église et l’État coopèrent activement à tous les niveaux. Cependant l’opinion, répandu surtout en Occident, selon laquelle l’Église orthodoxe russe cherche à acquérir un statut d’Église d’État ne correspond pas à la réalité. L’histoire nous apprend qu’un tel statut peut entraver fortement les forces de l’Église, l’alourdir, faire obstacle au libre accomplissement de sa mission. L’Église apprécie la liberté qu’elle a acquise, mais n’a pas l’intention de devenir une partie de l’appareil étatique. En même temps je suis convaincu que les chrétiens orthodoxes sont en droit de compter sur une collaboration prioritaire des autorités avec l’Église orthodoxe russe. Il y a à cela plusieurs raisons. L’apport de notre Église dans la formation de l’État russe, de la culture russe, de la conscience nationale de notre peuple, fut déterminant. L’Église orthodoxe russe est la communauté religieuse la plus nombreuse de notre pays, l’institution la plus ancienne de la société civile. Elle jouit de la confiance de millions de gens en Russie et au-delà des frontières. Sa parole de paix et d’unité, pleine de force intérieure et d’autorité morale, a plus d’une fois empêché le pays de tomber dans le gouffre de la confrontation interethnique.
De nombreux débats publics de ces derniers temps, par exemple autour de l’enseignement des fondements de la culture orthodoxe dans les écoles, ou encore les débats autour de l’exposition «Attention! Religion!» au Centre Sakharov, ont attiré l’attention sur les relations entre l’Église et la société. Y a-t-il une rupture entre l’Église et la partie libérale de la société?
L’athéisme ne pouvait pas disparaître et n’a pas disparu immédiatement. Pendant soixante-dix ans les gens ont été éduqués dans un esprit athée. Lorsque nous posons la question de l’enseignement des «fondements de la culture orthodoxe», même sous forme optionnelle, en fonction du choix des enfants et des parents, nous rencontrons de l’incompréhension en de nombreux endroits, notamment dans le Ministère de l’éducation. Cependant, dans toute une série de régions, l’enseignement des «fondements de la culture orthodoxe» est devenu tout à fait naturel et suscite la gratitude des enseignants et des parents. Chaque personne cultivée doit connaître l’histoire et la culture de son pays. La méconnaissance de la culture orthodoxe appauvrit. Notre culture s’enracine dans une tradition millénaire de christianisme orthodoxe.
Ceux qui vous critiquent dans le camp libéral évoquent le caractère multiconfessionnel et laïc de l’État russe…
Je pense que les musulmans et les représentants des autres confessions traditionnelles doivent, eux aussi, connaître la culture du pays où ils vivent. Nous n’avons absolument rien contre l’enseignement de la culture de islamique ou bouddhique dans les régions densément peuplés de musulmans ou de bouddhistes. Cela se fait déjà au Tatarstan et dans le Bachkortostan.
Quelle est l’attitude de l’Église russe par rapport au concept des droits de l’homme? Beaucoup d’Eglises occidentales ont trouvé une manière de se définir par rapport à cette notion ou celle de liberté de conscience.
Nous nous sommes toujours prononcés pour les droits de l’homme. Il n’y a pas longtemps le président Poutine a dit que l’Église orthodoxe russe était la seule organisation dissidente en Union Soviétique. Nous saluons la liberté à laquelle nous sommes parvenu actuellement. Les organisations religieuses peuvent aujourd’hui prêcher librement, comme le prévoyait le Règlement sur les organisations religieuses de 1929. Nous avons réussi à obtenir cette liberté dès la fin de l’Union Soviétique. J’étais alors député du peuple et on élaborait à ce moment-là la première loi sur la liberté de conscience. Il n’était pas facile alors de travailler avec les juristes soviétiques. Ils estimaient que le Règlement de 1929 était l’étalon, tandis qu’il s’agissait d’un texte discriminatoire. Il interdisait l’enseignement de la religion, toute activité sociale. Aujourd’hui nous avons ces possibilités, et nous assurons dans la mesure de nos moyens aussi bien un service social qu’une éducation religieuse dans toutes les catégories d’âge parmi ceux qui s’adressent à nous.
Votre sainteté, l’Église orthodoxe, et vous-même personnellement, êtes cette partie de la société civile qui ne cesse de rappeler aux citoyens russes les horreurs du régime communiste. Chaque année vous célébrez un office funèbre sur le polygone de Boutovo près de Moscou où ont été fusillés des dizaines de milliers de personnes. N’êtes-vous pas alarmé par la tendance perceptible ces derniers temps à blanchir le passé soviétique, à n’en parler qu’en bien ou pas du tout? Quelle attitude devons-nous adopter face au passé?
On ne peut nier tout ce qu’il y avait autrefois. Il y a avait la vieillesse assurée, l’aide sociale, la médecine gratuite. Les gens qui ont perdu leurs économies, qui ont mis de côté pour les moments difficiles ou pour leur funérailles, ont été naturellement très affectés. Mais à l’égard de la religion l’époque soviétique était discriminatoire. Dans les années 20-30 on fusillait pour la foi. Quant à la destruction des églises, elle s’est poursuivie après la guerre. Encore dans les années 60 on a dynamité et détruit de nombreuses églises.
Vous pensez que la Russie est déjà parvenue au seuil d’une réconciliation avec son histoire?
Des tentatives de réconciliations sont faites. L’une d’elles est le retour d’émigration des restes de l’écrivain Ivan Chmelev, du général Anton Dénikine, du philosophe Ivan Iljine. Je pense que le temps devrait effacer l’opposition. Regardez, aujourd’hui on restaure les cimetières militaires allemands de l’époque de la Seconde guerre. Voyez le champ Borodino. On y a voit des monuments aux Français et aux Russes. Ce n’est pas aussitôt après les événements qu’ils ont été érigés. Il faut que le temps passe, pour que la colère cesse. Le temps répare et doit réparer les circonstances qui ont divisé notre peuple pendant les années de guerre civile.
Comment appréciez vous les premiers mois du pontificat du pape Benoît XVI? Quelles sont les relations actuelles entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique romaine?
Il est prématuré de parler de changements concrets dans nos relations. Nous saluons les déclarations du nouveau pontife sur la nécessité de poursuivre le dialogue. Nous espérons qu’elles seront suivies d’actes. Malheureusement, pour l’instant en Russie, en Ukraine, en Biélorussie, au Kazakhstan, l’Église catholique romaine poursuit la pratique du prosélytisme. On cherche à convertir au catholicisme des gens baptisés dans l’orthodoxie ou qui par leurs racines sont issus de l’orthodoxie. Cela concerne notamment les enfants. De nombreux missionnaires catholiques créent des orphelinats, y prennent des enfants baptisés dans l’orthodoxie et les élèvent dans un esprit catholique. Les oppositions qui existent dans les régions occidentales de l’Ukraine, où l’Église grecque catholique se montre très agressive vis-à-vis de l’orthodoxie, n’ont pas été surmontées. Par exemple à Lvov il n’y a pas encore une seule Église où l’office soit célébré en ukrainien pour les paroissiens de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou.
À ce propos, dans quelle mesure le transfert du siège de l’Église grecque catholique d’Ukraine de Lvov à Kiev a-t-il compliqué les rapports avec le Vatican et plus particulièrement avec les grecs-catholiques?
En effet, c’est une action qui va compliquer les relations. Il est clair que dans les régions occidentales de l’Ukraine il y a beaucoup de grecs-catholiques, mais qu’à Kiev leur nombre est insignifiant. La construction d’une immense cathédrale uniate se fait dans la perspective d’un développement ultérieur et d’un renforcement des grecs-catholiques non seulement dans les régions occidentales, mais aussi en Ukraine centrale.
Beaucoup pensent que votre rencontre avec le pape de Rome dans un pays tiers pourrait contribuer à une sortie de l’impasse.
Voyez-vous, il en est question depuis 1977, sous le pontificat précédent. Mais notre approche de cette rencontre diffère de l’approche catholique romaine. Pourquoi se rencontrer devant les caméras de la télévision? Pour montrer au monde que nous n’avons pas de problèmes? Mais nous avons des problèmes. Il faut d’abord les surmonter, et ensuit se rencontrer. Habituellement, pendant les rencontres de ce niveau on ne résout pas les problèmes. De telles rencontres doivent être bien préparées. Pour que cette rencontre ait lieu, il faut que soient résolues les questions qui inquiètent l’Église orthodoxe russe et ses fidèles.
Mais les problèmes qui inquiètent les orthodoxes et les catholiques sont identiques. La sécularisation, la diffusion des croyances ésotériques, le culte de la consommation…
Là nous avons une position commune. Par exemple, quand dans les processus d’adoption de la constitution européenne on a décidé de retirer du texte la mention des racines chrétiennes de l’Europe, le Vatican a protesté et notre position était identique. Toute la culture européenne est fondée sur la tradition chrétienne. Nous avons des points de convergence et cela permet d’espérer qu’ils vont se multiplier.
Vous n’avez pas rencontré le cardinal Ratzinger avant son élection au siège de Rome?
Non, l’occasion ne s’est pas présentée.
Revenons à la situation ukrainienne. Beaucoup dans ce pays se prononcent pour la création d’une Église orthodoxe autocéphale, indépendante de Moscou. Que pensez vous d’une évolution de la situation dans cette direction?
Après la chute de l’Union soviétique, dans plusieurs des quinze pays indépendants qui se sont créés s’est formé l’idée que dans un pays indépendant il doit y avoir une Église indépendante de Moscou. Mais on ne peut tout de même pas fonder quinze Églises indépendantes sur les territoires de l’ancienne URSS. Nous comprenons que l’Ukraine indépendante a un grand territoire et des millions de fidèles. Nous avons accordés à l’Église d’Ukraine une large autonomie dans toutes les affaires administratives, financières, économiques, éditoriales. Nous n’avons conservés que l’unité de prière, l’unité spirituelle. J’ai dit plusieurs fois aux dirigeants ukrainiens qu’il ne nous appartenait pas de rompre les liens spirituels. L’histoire et Dieu ne nous pardonneront pas si ces liens sont rompus. J’ai apprécié la déclaration du président du Parlement Vladimir Litvinov. En félicitant à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire le métropolite Vladimir, primat de l’Église orthodoxe d’Ukraine, il a dit qu’à son avis, l’État ne devait pas intervenir dans les affaires ecclésiales, mais qu’il devait au contraire être attentif à l’opinion de l’Église.
Vous ressentez cette intervention?
Oui, constamment. Depuis de nombreuses années, les hommes politiques poursuivent le but de créer par tous les moyens une Église indépendante de Moscou. On ne peut pourtant couper dans le vif. Combien avons-nous de mariages mixtes, combien de saints que nous vénérons ensemble!
Où en est la situation concernant la réunification de l’Église orthodoxe russe avec l’Église orthodoxe russe hors-frontières? Beaucoup s’attendaient à un rétablissement de la communion eucharistique, de la communion de prière en 2005. Il est maintenant question de 2006.
Le dialogue avec l’Église russe hors-frontières se déroule dans l’ensemble d’une manière satisfaisante. Il serait aujourd’hui prématuré de parler de délais concrets pour l’achèvement du dialogue. Cinq sessions de la commission pour les pourparlers du Patriarcat de Moscou et de l’Église russe hors-frontières se sont tenues. La discussion qui y a eu lieu de nombreux problèmes laisse espérer que les problèmes encore en suspens seront eux aussi résolus. Notre concile épiscopal a approuvé la position du Patriarcat de Moscou. Maintenant nous attendons la réunion du concile général de l’Église russe hors-frontières, qui se réunira en mai 2006, et les décisions qu’il prendra. La communion de prière est déjà rétablie. Une délégation de l’Église hors-frontières avec à sa tête le métropolite Laure a assisté à des célébrations patriarcales, au moment de la consécration de l’église de la Sainte Trinité en l’honneur du millénaire du baptême de la Russie sur le polygone de Boutovo, ainsi qu’à la fête de l’Ascension. Mais une séparation de quatre-vingts ans a, bien sûr, laissé des traces dans les âmes et les consciences des gens. Nous devons surmonter cette division. Mais les raisons politiques qui ont conduit à la création de l’Église hors-frontières n’existent plus.
Est-ce que les paroisses de l’EORHF conserveront leur autonomie en cas de rattachement?
Oui, nous estimons qu’elles doivent avoir une large autonomie. Mais la commémoration du primat de l’Église orthodoxe russe pendant les offices doit se faire. Cela doit témoigner de l’unité de l’Église.
Les paroisses de l’Exarchat russe du Patriarcat de Constantinople, particulièrement nombreuses en Europe, ne se joignent pas pour l’instant à ce processus d’unification?
Pour l’instant, non. Il y a parmi certains prêtres une tendance au rapprochement, mais il y a aussi une opposition. Nous ne pouvons pas ici nous vanter d’avoir obtenu beaucoup de succès. Mais nous sommes toujours prêts à la collaboration, au dialogue. Nous nous souvenons avec amour du défunt archevêque Serge, sous l’épiscopat duquel a été rétablie la communion de prière et la communion eucharistique. Ce fut une véritable percée.
Votre sainteté, que souhaiteriez-vous aux auditeurs de la BBC à l’approche de Noël?
Je veux souhaiter aux auditeurs de la BBC, à tous les fidèles de différentes confessions, que chacun ressente que Dieu est avec nous. Si Dieu est avec nous, il nous sera plus facile de surmonter toutes les difficultés et les épreuves, qui se dressent sur notre chemin. Fasse Dieu, que la nouvelles année apporte à tous les habitant de la terre, moins de chagrins, moins d’inquiétudes et de catastrophes. Qu’elle soit une année de paix, d’édification et de prospérité.
Traduction française: www.orthodoxie.com