Claude Debbichi
La réalité démographique
Il faut voir que l’islam dans l’Union, ce sont d’abord de 12 à 13 millions de personnes sur une population totale de 377 millions d’habitants. Soit une moyenne de 4% de la population, surtout établie dans les grandes villes. Selon des estimations récentes, c’est la France qui compte le plus de musulmans sur son territoire (4,5 à 5 millions), suivie de l’Allemagne (plus de 3 millions), du Royaume-Uni (1,4 à 2 millions), des Pays-Bas (696.000) et de l’Italie (600.000). Les autres pays en dénombrent entre 370.000 (Belgique) et 7000 (Irlande). A l’exception de la Grèce, où une minorité musulmane est établie depuis des siècles, et l’Autriche, où la communauté islamique a un statut particulier reconnu par l’état depuis le début du XX siècle, leur arrivée est le résultat de mouvements migratoires récents, inaugurés dans les années cinquante et soixante (décolonisation, immigration suscitée par les pays occidentaux les plus prospères). Ces dernières décennies, les guerres et leurs cortèges de réfugiés, l’immigration clandestine et le regroupement familial ont poussé d’autres musulmans, bien moins nombreux, à s’établir dans nombreux pays européens. Désormais pourtant, ce sont surtout les deuxième et troisième générations, nées chez nous et qui ont de plus en plus souvent acquis la nationalité d’un Etat membre, qu’il faut interroger si l’on s’intéresse à l’islam en Europe.
Un processus de reconnaissance laborieux
Pendant les dix à quinze premières années de la présence musulmane, on a surtout eu affaire à un «islam discret». Non pas clandestin: la liberté religieuse était garantie dans chacun des pays de l’Union. Mais sans visibilité extérieure, celle-ci n’étant à l’époque ni prioritaire pour les musulmans eux-mêmes, ni facile à mettre en oeuvre. En effet, le corpus législatif de chaque Etat était et est toujours marqué par une histoire propre, et notamment la façon dont s’était négocié dans le passé le rapport Eglise–Etat. Il n’était donc adapté, ni à certaines exigences du culte musulman (abattage rituel du bétail, prescriptions liées aux enterrements etc.) ni même, plus largement, à la prise en compte d’une religion sans organisation hiérarchique, sans Eglise ni clergé.
C’est à partir des années 1970 que se sont dessinées, à des rythmes et selon des modalités propres à chaque pays, les premières tentatives d’organisation de l’islam en Europe. C’est ainsi qu’entre 1975 et 1985, plus de 2000 mosquées ont ouvert leurs portes. Dans le même temps s’est engagé un processus d’institutionnalisation de l’islam. Celui-ci était indispensable à une meilleure reconnaissance par les Etats et au traitement serein de questions telles que la création de carrés musulmans dans les cimetières, la mise sur pied de cours de religion islamique dans les écoles, l’engagement par l’Etat d’aumôniers musulmans dans l’armée, les hôpitaux, les prisons etc. Néanmoins, la difficulté à fédérer, au sein d’un organe commun et représentatif, des croyants issus de sensibilités et traditions religieuses très variées (islam africain, maghrébin, pakistanais, turc), les luttes d’influence et les réticences des Etats face à des problématiques qui leur restaient largement étrangères, ont longtemps freiné le mouvement.
Actuellement, certains Etats européens ont reconnu des instances musulmanes représentatives; dans d’autres pays, la naissance au forceps d’une telle instance est en cours. On peut espérer que les questions pratiques relatives au culte trouveront ainsi un règlement rapide. Cela devrait aussi permettre, à terme, un financement plus transparent des mosquées. Celles-ci sont en effet restées jusqu’à ce jour un enjeu, tantôt politique, tantôt religieux, pour les pays d’origine et des donateurs richissimes tels que l’Arabie Saoudite.
La question des limites
L’ouverture aux pratiques cultuelles musulmanes ne pose pas de problème de fond à nos sociétés. Plus épineuse est la question des limites de la pratique religieuse. Celle-ci englobe-t-elle aussi les relations sociales, y compris le droit de la famille? Un statut personnel spécifique doit-il être reconnu aux musulmans, et si oui, sur quelles bases? Ce chantier controversé, sur lequel les musulmans eux-mêmes sont loin d’avoir une position unanime, devrait être traité de façon convergente au niveau européen, car il engage le long terme.
De l’islam en Europe à l’islam européen
L’existence d’institutions musulmanes élues dans les pays européens, par des musulmans européens qui, avec le changement de générations, prennent leurs distances avec l’islam «ethnique» de la première génération, devrait aider à la naissance d’un islam inculturé. En effet, tout en témoignant d’un intérêt accru pour la dimension religieuse, les jeunes générations élaborent des tentatives très diversifiées d’articulation de celle-ci avec leur appartenance à nos sociétés. Si ces phénomènes sont pris au sérieux par les Etats, le reste des citoyens et les musulmans eux-mêmes, ils pourraient constituer un puissant facteur d’intégration.
Que penser alors des attentats qui ont touché les Etas-Unis? Ainsi que l’écrit Joseph Maïla, Directeur du Centre de Recherche sur la Paix de
l’Institut Catholique de Paris
, dans un article du
Monde
(4 octobre 2001), ils sont l’œuvre de groupes, réseaux et individualités desquels se démarquent la toute grande majorité des musulmans, y compris, et c’est à souligner, nombre de ceux que nous appelons islamistes. Mais si l’attaque contre les Etats-Unis reste limitée, «il faut la combattre à ce niveau, à son niveau. Généraliser la riposte ou la construire comme une réponse à une menace universelle, c’est transformer un défi particulier en une guerre universelle». La non-résolution de la question palestinienne et l’embargo contre l’Irak sont déjà pour les musulmans (et pas seulement eux d’ailleurs) de graves abcès de fixation, qui grèvent leur confiance dans la sincérité des discours occidentaux et la consistance de nos valeurs. Une attaque disproportionnée et prolongée contre l’Afghanistan, la possibilité d’une instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme à d’autres fins ou l’obnubilation par tout «islamisme» désigné comme dangereux quels que soient sa nature et son objet, risquent d’avoir des conséquences dramatiques pour nos rapports avec les musulmans européens.
Europe Infos no 32 (abrégé)
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