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Métropolite Philarète de Minsk: L'actualité de l'ecclésiologie

Discours à l’ouverture de la conférence théologique de l’Église orthodoxe russe sur le sujet: «Doctrine orthodoxe de l’Église»

La notion qu’a l’Église d’elle-même

Comme nous le savons, l’ecclésiologie est le domaine de la science théologique dans lequel l’Église réfléchit sur sa propre nature. Cette réflexion est difficile non seulement parce qu’elle est complexe et inclue dans une certaine mesure tous les aspects de la théologie, mais surtout parce que toute la vie chrétienne, dans son essence, ainsi que la pensée de la raison des croyants sont ecclésiales, se développant à l’intérieur de l’Église.

L’Église elle-même, dans son aspect visible, terrestre, est la communauté des disciples du Christ. C’est la synaxe des fidèles qui, dans le sacrement de l’Eucharistie, par la communion au Corps et au Sang vivifiants du Sauveur, se transforment en Corps du Christ. Ainsi, la tête de l’Église est le Dieu-Homme, notre Seigneur Jésus-Christ.

La nature divino-humaine de l’Église implique que l’ecclésiologie est, dans son essence, la théologie. L’ecclésiologie ne peut pas être réduite aux questions de l’organisation extérieure de l’Église, aux règles de la vie ecclésiale, aux droits et obligations des clercs et fidèles. Ces questions relèvent du droit canonique. De même, sans des critères théologiques précis, il est impossible de délibérer sur les formes et les moyens de l’accomplissement par l’Église de sa vocation dans le monde. C’est l’ecclésiologie qui fournit de tels critères, se référant à l’Écriture et à la Tradition, analysant l’expérience historique de l’Église et faisant le lien avec toute la théologie.

Pour ce qui concerne la place et la signification de l’ecclésiologie dans le système des sciences théologiques, il est important de prêter attention aux remarques suivantes. On dit à juste titre qu’en étudiant l’époque classique de la patristique, nous sommes confrontés à une sorte de silence ecclésiologique. Certes, certains écrits des Pères peuvent être considérés comme ecclésiologiques par leur contenu, mais, généralement, la théologie de l’Église antique ne distingue pas l’ecclésiologie comme un domaine théologique particulier. La raison en est que pendant la période de la diffusion du christianisme tout était conçu sous une nouvelle lumière et à travers le prisme de l’ecclésialité. L’Église était pour les chrétiens un organisme divino-humain cosmique embrassant l’univers entier, dans lequel était accomplie l’oeuvre salutaire du Christ Jésus.

Plus tard, au Moyen Âge, l’Église ne sentait pas non plus la nécessité de se définir elle-même. Il n’y avait pas encore le besoin de séparer ce qui est proprement ecclésial de la vie du monde, de la société, de la culture qui étaient chrétiens. La situation n’a changé qu’aux temps modernes, lorsque des systèmes non chrétiens et séculiers sont apparus dans la société et l’ont quelquefois dominée.

Le paradoxe de la sécularisation

Au XIX et en particulier au XX siècles les relations inter-chrétiennes sont devenues beaucoup plus actives. En même temps, certains pays historiquement orthodoxes ont vu s’installer chez eux le régime de l’athéisme militant. C’est dans de telles conditions qu’a surgi pour l’Orthodoxie la nécessité d’élaborer la doctrine sur l’Église. Dans ce sens beaucoup a été fait. Cependant, aujourd’hui le besoin d’une élaboration plus complète de l’ecclésiologie orthodoxe, tenant compte des acquis, est encore plus aigu. Des processus de mondialisations s’accélèrent. Le monde devient de plus en plus étroit. Ce ne sont plus les diverses confessions chrétiennes qui sont confrontées les unes aux autres, mais également le christianisme aux autres religions, aussi bien traditionnelles que nouvelles.

Il est indispensable de réfléchir aujourd’hui sur ce qui peut être appelé le paradoxe de la sécularisation. D’un côté, la sécularisation de la culture dans la partie du monde historiquement chrétienne est un fait indiscutable. Nous, théologiens orthodoxes, nous devons évoluer objectivement les réalités auxquelles nous sommes confrontés. Ce sont les valeurs et les standards séculiers qui dominent la politique, la culture et la vie sociale. De même, bien souvent, le sécularisme est conçu non pas comme une attitude neutre vis-à-vis de la religion, mais plutôt comme une anti-religiosité, comme une raison de bannir la religion et l’Église de l’espace social.

De l’autre côté, on peut affirmer que la sécularisation, c’est-à-dire le processus de déchristianisation de la culture et, en fin de compte, l’anéantissement de la religion, n’est pas parvenue à sa fin. De nombreuses personnes demeurent croyantes, même si beaucoup ne prennent pas une part active dans la vie ecclésiale. L’Église continue à exister et à accomplir sa mission dans le monde. Certains pays connaissent même un véritable renouveau religieux. Le facteur religieux gagne de l’importance dans la vie politique et les relations internationales. Dans cette situation, la responsabilité de l’Église augmente également.

Le sens pratique de l’ecclésiologie

L’Église est toujours égale à elle-même, en tant qu’organisme divino-humain, Voie du salut et lieu de la communion avec Dieu. En même temps, l’Église demeure dans l’histoire et est appelée à accomplir sa tâche missionnaire dans des conditions sociales et culturelles concrètes. Pour cette raison, l’ecclésiologie n’a pas seulement un sens théorique, mais également pratique et missionnaire.

Le devoir théologique dans le domaine de l’ecclésiologie consiste à élaborer un système de représentations dans lequel tous les aspects de la vie ecclésiale trouveraient leur place. Il s’agit d’une synthèse théologique et sociale.

Le noyau de l’ecclésiologie doit être la doctrine dogmatique de l’Église. Il est important d’y souligner l’exclusivité du christianisme en tant que religion. Si on le considère en comparaison avec les autres religions, ce n’est que dans le christianisme que l’Église, en tant qu’institution et phénomène, existe. A proprement parler, le christianisme est l’Église. Autrement dit, selon le titre d’une oeuvre connue de l’évêque et martyr Hilarion Troitsky, «il n’y a pas de christianisme sans l’Église». Tel est le point de vue de vue orthodoxe et il est nécessaire de l’exprimer clairement, de l’expliquer de manière systématique et de le diffuser dans la société. En effet, une des conséquences de la sécularisation et de la persécution contre l’Église est la perte dans la société et dans la conscience de beaucoup d’orthodoxes d’une conception juste de l’Église, de sa nature et de sa mission.

Du point de vue missionnaire, il est important de montrer le caractère dynamique de l’Église et d’attirer l’attention sur le fait que l’institution, ou, pour mieux dire, la naissance spirituelle de l’Église, est un évènement de l’histoire du salut, la révélation de la volonté de Dieu de sauver le monde par le Christ. L’Église qui existe dans l’histoire est le «Royaume de Dieu venu dans la puissance» (Mc. 9, 1) dans cet univers pour le transfigurer. Malgré son âge bimillénaire, l’Église est toujours le lieu de la renaissance du vieil homme, elle est éternellement jeune et manifeste en permanence la nouveauté de l’Évangile, parce que dans son essence, l’Église est toujours une nouvelle rencontre entre Dieu et l’homme, leur réconciliation et leur communion dans l’amour.

Du point de vue théologique, il ne faut pas réduire l’Église à une institution religieuse, à une coutume nationale ou culturelle, à un rite. Dieu lui-même agit en Église qui est le temple de l’Esprit-Saint. «Cet endroit est redoutable», parce que l’Église est le lieu où les hommes sont invités à donner leur réponse devant la face de Dieu. L’Église est également un endroit de guérison où, confessant nos malaises spirituels, nous recevons la guérison et retrouvons l’espoir inébranlable dans la force salvifique de la grâce de Dieu. (A suivre)

Discours à l’ouverture de la conférence théologique de l’Église orthodoxe russe sur le sujet: «Doctrine orthodoxe de l’Église» (suite et fin)

Les aspects de l’ecclésiologie

Comment l’Église, dont le chef est le Christ lui-même, accomplit sa mission salvifique dans le monde? La réponse à cette question est donnée par ce domaine de l’ecclésiologie qui fournit une explication théologique des divers aspects non seulement de la pratique ecclésiale, mais également de l’essence même de l’Église.

1. L’aspect liturgique

Il concerne les sacrements et les actes sacrés accomplis par l’Église. Ils ne doivent pas être considérés de manière abstraite et scholastique, mais comme les cycles de la vie sacramentelle de l’Église: entrée dans la communauté ecclésiale, l’Eucharistie, en tant que manifestation de la nature conciliaire et divino-humaine de l’Église, le rythme liturgique journalier, hebdomadaire et annuel. L’ecclésiologie fait ressortir le sens théologique de la liturgie aussi bien communautaire que privée, en attirant l’attention sur son caractère catholique et panecclésial.

2. L’aspect canonique

Il s’agit ici de l’approche théologique de la tradition canonique de l’Église orthodoxe. Ce n’est que grâce à l’ecclésiologie, que nous pourrons résoudre les problèmes actuels de l’organisation ecclésiale et de la régulation canonique aussi bien sur le plan local que panorthodoxe.

Il est connu que certains canons ont été adoptés dans un passé assez lointain et dans des circonstances historiques différentes. Cependant, nous ressentons le besoin d’organiser notre vie ecclésiale sur des fondements canoniques solides. Pour cette raison, il est indispensable actuellement de commencer à travailler sérieusement sur la création d’un code de droit canonique panorthodoxe. Il est évident, pourtant, qu’un tel travail doit être précédé de la réflexion théologique sur la nature et la fonction même des canons de l’Église. Or, c’est la tâche de l’ecclésiologie.

3. L’aspect éthique et ascétique

Lorsque la théologie réfléchit sur ses devoirs missionnaires, elle rencontre de nombreux problèmes. En voici quelques-uns.

L’ecclésiologie doit comparer, lier entre elles et, là où il le faut, délimiter les différentes formes de l’ecclésialité. D’une part, il y a l’ascèse individuelle et une spiritualité personnelle, d’autre part, il existe la liturgie conciliaire, la communion des fidèles à Dieu dans l’Eucharistie.

Les efforts spirituels du chrétien dirigés à aligner sa volonté pécheresse sur celle de Dieu doivent être accompagnés de la participation aux sacrements de l’Église, dans lesquels la grâce de l’Esprit-Saint lui est accordée. Sans la grâce divine il n’est possible ni de faire le bien, ni d’être transfiguré selon l’image du Seigneur Jésus-Christ. Autrement dit, l’ecclésiologie doit préserver les chrétiens du renfermement dans leurs émotions religieuses individuelles. L’Église est une vie commune. Dans l’Église, tous sont impliqués dans l’amour de Dieu qui embrasse toute l’humanité. Dieu s’adresse à chaque homme personnellement, mais, en même temps, il édifie l’Église, la société des fidèles, dans laquelle chacun trouve sa place.

On pourrait pour cette raison parler d’un autre aspect de l’ecclésiologie orthodoxe: l’aspect social. Dans ce monde, l’Église est la communauté d’hommes qui sont unis entre eux non par des intérêts pragmatiques, non seulement par l’unanimité dans les opinions et les convictions, ni par le sang et la culture communs. Les chrétiens sont unis par l’expérience commune de relation avec Dieu. C’est pourquoi l’Église, en tant que communauté des disciples du Christ, est appelée à manifester au monde la possibilité et la réalité de la transfiguration aussi bien de l’homme que de la société par la puissance de la grâce divine, selon la parole du Sauveur: «Ainsi, que votre lumière resplendisse devant tous les hommes, afin que, voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est aux cieux» (Mt. 5, 16).

Hélas, les chrétiens n’accomplissent pas toujours cette mission, confiée par Dieu, autant qu’il le faudrait. Cependant, sans comprendre ce devoir, il est impossible de cerner l’essence de l’Église.

Le paradoxe de la nature de l’Église

En quoi consiste la nature de l’Église que l’on peut appeler paradoxale? Du point de vue sociologique, l’Église, en tant que communauté des chrétiens, n’est pas séparée de la société, mais en constitue une partie, car ses membres sont en même temps les membres de plein droit de la société.

Cependant, l’Église n’est pas une organisation sociale: elle est bien plus que cela. L’Église est la communion des hommes dont le chef est l’Homme et Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ qui est toujours présent au milieu de ses fidèles. «Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis parmi eux» (Mt. 18, 20). Ainsi que: «Je suis avec vous jusqu’à la fin des siècles» (Mt. 28, 20).

L’Église vit et agit dans le monde et la société, mais elle possède son propre idéal. Cela a été bien exprimé par le métropolite Antoine de Souroge: «On peut imaginer la construction d’une société où tous trouveraient leur place, mais la Ville de Dieu qui surgira de la ville humaine est d’une autre dimension. La ville humaine qui pourrait se développer en la Ville de Dieu doit être conçue de telle manière que son premier citoyen soit le Fils de l’homme, Jésus-Christ. Aucune ville humaine, aucune société où Dieu n’occupe pas la principale place, ne peut être la Ville de Dieu».

Ecclésiologie en tant que théologie «appliquée»

L’ecclésiologie contemporaine est appelée à exprimer la réalité polyvalente de l’Église: la théologie de son essence et son activité missionnaire, son service au monde. Nous devons éviter la pire erreur, celle de négliger les processus qui se déroulent aujourd’hui dans la société, la culture, la conscience des gens qui vivent dans le contexte de sécularisme, quelquefois agressif.

C’est pourquoi, nous avons besoin d’une ecclésiologie, pour ainsi dire, appliquée, c’est-à-dire d’une théologie de la culture, d’une théologie sociale, voire d’une théologie de l’économie. Le point de départ d’une telle approche doit être l’idée que l’histoire est faite par Dieu et les hommes.

C’est dans et à travers l’Église que Dieu agit dans le monde. Par l’incarnation de son Fils, il a pénétré dans l’existence complexe de la société humaine, sans violer la liberté de l’homme, mais en l’appelant à une profondeur spirituelle et à la prise en compte de sa dignité. L’Église terrestre est la réponse à l’appel de Dieu. L’Église est cet endroit, souvent inaperçu pour les yeux du monde, où le Créateur entre en communion direct avec les habitants de l’univers, leur accordant la grâce abondante qui transfigure l’homme et la nature qui l’entoure.

Cependant, si nous nous limitions à ces considérations générales, nous ne serions pas conséquents sur le plan théologique. Notre tâche ecclésiologique consiste également à donner une réponse aux nombreuses questions particulières qui ne peuvent être résolues que dans une perspective théologique. Il s’agit en particulier de l’édification d’une communauté ecclésiale, de la place des laïcs par rapport aux clercs, et, dans un sens plus large, de la relation entre la hiérarchie et les fidèles, tous faisant partie du même peuple de Dieu et de l’unique corps de l’Église.

Il s’agit également du statut et de la vocation ecclésiologique du monachisme et des monastères qui doivent occuper une nouvelle place dans la situation actuelle.

L’autre question est la forme de la liturgie dans les villes et à la campagne qui correspondrait mieux à la vocation pastorale et missionnaire de l’Église.

Il existe également le problème de la direction des âmes, des diverses formes de la pastorale, dirigées à renforcer la foi et la connaissance de la volonté de Dieu chez les fidèles.

Enfin, nous avons à résoudre le problème commun du dépassement du phylétisme qui est une assimilation de la communauté ecclésiale à un groupe ethnique et national. Il existe dans de nombreux pays et est la cause de bien des schismes et oppositions au sein de l’Église. <…>

Je voudrais, une fois de plus, insister sur la nécessité pour la réflexion théologique sur l’Église d’être orientée sur la résolution des problèmes concrets et quotidiens de la vie ecclésiale et, tout spécialement, des conflits qui ont lieu dans nos milieux. L’importance de chaque système théologique consiste en sa vivacité, en sa capacité de fournir des réponses aux questionnements du siècle, partant des lois éternelles et immuables de l’univers et de l’homme. C’est le devoir de la théologie ecclésiale.

L’élaboration de l’ecclésiologie est une tâche panorthodoxe

<…> L’élaboration de l’ecclésiologie orthodoxe contemporaine, fondée sur la fidélité à la tradition, mais en même temps orientée à la mission de l’Église dans le monde, est inconcevable dans les limites d’une seule Église locale. C’est une tâche panorthodoxe.

Son caractère universel devient plus évident si l’on prend en compte qu’à cause des cataclysmes historiques et des migrations massives il existe désormais des communautés orthodoxes dans le monde entier, bien loin des frontières des Églises locales. Ces communautés vivent dans des conditions socio-politiques et culturelles diverses, elles appartiennent à des juridictions différentes, mais demeurent en même temps les parties de l’Église orthodoxe catholique. L’ecclésiologie doit prendre en considération cette nouvelle dimension de la présence orthodoxe dans le monde. Elle doit mettre l’accent sur l’unité de l’Orthodoxie universelle.

Face aux processus de mondialisation, d’uniformisation de la culture et de conflits religieux, l’Orthodoxie universelle doit se consolider. Les Églises orthodoxes doivent renouer avec la tradition des consultations permanentes dans les questions aussi bien théologiques que pratiques. Il faut revenir à la préparation du concile panorthodoxe, quels que soient le lieu et la date où il pourrait se tenir…
 



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